« Monsieur le ministre, la France judiciaire souffre mais vous regardez ailleurs. »
Lors du CSA ministériel de ce 28 septembre, nous sommes revenus assez largement sur la souffrance des magistrats, notamment en citant l’article d’alternatives économiques. Nous avons aussi interrogé le ministre sur la réforme du parquet.
Voici notre déclaration liminaire :
Monsieur le garde des Sceaux, ministre de la justice,
La France judiciaire souffre mais vous regardez ailleurs. Nous vous alertons depuis des mois et l’USM se bat depuis des années pour que des mesures concrètes et efficaces répondent à cette situation.
L’USM a publié en 2015 un livre blanc, véritable électrochoc qui a levé le tabou de la souffrance au travail des magistrats et libéré leur parole. Les propos recueillis alors résonnent aujourd’hui terriblement à nos oreilles. Malgré les efforts budgétaires et de recrutements, malgré les réflexions menées sur la QVCT, en 10 ans, la situation s’est dégradée.
Vous nous avez confié récemment que « des magistrats » vous avaient adressé des soutiens écrits à l’occasion du traitement par vos soins des conséquences du drame de Fleurance. Cela tient il lieu pour vous de sondage fiable ?
Le dialogue social invite et même impose, plutôt que se satisfaire de quelques écrits d’entendre ce que vous dit le syndicat majoritaire des magistrats : notre exercice professionnel est pollué par nos conditions d’exercice dégradées lesquelles nous mettent, au quotidien, en situation de danger professionnel et, au-delà, majore le risque de prendre la mauvaise décision.
Nous concédons que nous disons les choses franchement, mais nous le disons avec force et conviction parce que la réalité est souvent douloureuse. Nous vous parlons aussi sans flagornerie ou excès.
Et si vous ne souhaitez pas nous entendre, lisez la presse et cet article d’alternatives économiques paru le 16 septembre 2026 intitulé : Au bout du marteau : quand la justice épuise ses magistrats.
S’il vous a échappé, laissez-moi vous citer quelques passages :
Pour une collègue en charge d’une chambre correctionnelle :« La charge de travail a été au détriment de ma vie personnelle. J’étais moins présente chez moi. Mes enfants ne me voyaient pas tous les soirs. »
Pour une magistrate quittant la juridiction : « Je voulais pouvoir lire une histoire à mes enfants au moment du coucher ».
S’agissant de la tragédie qui a touché la juridiction balbinienne :« Il y a un collègue qui s’est suicidé à Bobigny cette année. Ce n’est pas le premier, ce ne sera pas le dernier. »
« Au bout de cinq mois, j’ai fait la première dépression de ma vie. Mon épilepsie s’est aggravée. J’avais des vertiges et des absences. J’ai été hospitalisée à ma demande en clinique psychiatrique. »
. « Je n’ai jamais bâclé mon travail, et ça m’a coûté ma santé physique et mentale. » « Je suis toujours très fatiguée. C’est ce qui me décrit le mieux. Le vendredi soir, je fais des nuits de quinze heures ».
« Je préfère finir tard que d’expédier les affaires »
Pour faire face aux piles de dossiers, une seule solution pour cette collègue, comme tant d’autres « On les ramène à la maison. C’est un rythme incessant. On n’est jamais à jour. » La logique de rendement se fait au détriment de la qualité. « J’avais l’angoisse d’arriver en audience sans avoir tout vu correctement ».
« Est-ce qu’on peut renvoyer une affaire de violence conjugale ? Et prendre le risque que les conjoints se retrouvent à la sortie du tribunal ? Voilà, c’est ça la charge mentale. »
Systémique, cette surcharge touche toute la profession. « Les audiences sont de plus en plus longues pour les délits comme pour les crimes. Notamment les audiences correctionnelles qui finissent souvent tard dans la soirée. Et même dans les petites villes, pas seulement à Paris », signale Nathalie Przygodzki-Lionet, professeure de psychologie appliquée à la justice.
Vous semblez en avoir conscience monsieur le ministre puisque votre porte parole, Sacha Straub-Kahn, explique : « Pendant très longtemps, l’institution de la justice a été laissée à l’abandon », En 2023, un plan de recrutement de 1 500 magistrats a débuté. « Je ne dis pas que ça va suffire. Il n’empêche qu’on va déjà se satisfaire de ce qu’on a. »
Non monsieur le ministre, on ne peut pas « déjà se satisfaire de ce qu’on a » car ce qu’oublie de dire votre porte parole, c’est que, d’une part, l’augmentation ne s’est pas faite à iso-périmètre : les charges ont augmenté et, d’autre part, les augmentations sont bien loin de celles nécessaires au bon fonctionnement de la justice. Ce sont d’ailleurs vos chiffres issus du référentiel sur la charge de travail : il faudrait 20.000 magistrats en France…. Nous en sommes loin et, à l’heure actuelle, personne n’est en mesure de dire ce que représente l’apport de l’équipe autour du magistrat ou de l’IA…
Il nous paraît également surprenant pour votre porte parole d’indiquer « Ce n’est pas du tout pour minimiser, mais dans ce genre de cas extrêmes, il est compliqué de savoir si c’est lié à une charge de travail ou si c’est juste le hasard de la vie. », « c’est la responsabilité des chefs de juridiction de savoir détecter les risques ».
Un hasard dites-vous ? Une responsabilité des chefs de juridiction avancez-vous ?
Là encore, vous ne voyez que des défaillances individuelles là où le problème est systémique. Vous mettez en avant le conjoncturel alors qu’à l’évidence les difficultés sont structurelles. Il y a sans doute comme dans toute organisation humaine, de mauvais présidents et de mauvais procureurs. Mais comment doivent faire les meilleurs avec deux ou trois moins d’effectifs que leurs voisins européens ?
Monsieur le ministre, cet article a remporté la mention Afpa du prix de l’Association des journalistes de l’information sociale 2026. C’est un travail sérieux
Monsieur le ministre grande a été la colère des magistrats cet été à la suite de la très rapide désignation médiatique par vos soins de certains d’entre eux comme auteurs de fautes « accablantes » et à l’exclusion du débat des causes systémiques, dont celle des moyens.
La recherche de responsabilités n’est pas un tabou. Rendre compte de sa mission est une exigence démocratique mais encore faut-il que cela se fasse non devant le tribunal médiatique mais dans le cadre normé et contradictoire qui s’impose à nous tous et que tous les aspects, individuels comme systémiques, soient débattus.
Il serait peut-être trop facile pour nous d’accabler le politique sur le thème des moyens. Il serait peut-être cyniquement opportun pour vous d’accabler un intervenant judiciaire sur le thème de l’insuffisance ou de la négligence professionnelle.
Nous y veillerons de la place qui est la nôtre. Comme nous y avons veillé cet été en vous alertant sur les conséquences en matière de détention provisoire des mineurs renvoyés devant les cours d’assises de la décision du 27 juin 2025 du conseil constitutionnel qui vous avait donné une année pour rectifier les textes. Vous ne l’avez pas fait plongeant les magistrats dans l’incertitude et conduisant à des remises en liberté non souhaitées.
S’agissant du statut du parquet enfin, vous en avez parlé mais rien de concret ne nous est apparu. Voulez-vous vraiment réformer son statut ? C’est pour nous une réforme indispensable, au moins dans les termes déjà votés, à nos équilibres démocratiques et à une séparation des pouvoirs pertinente.
Monsieur le ministre, vous ne semblez pas avoir pris la mesure de l’immense colère des magistrats à la suite de votre stratégie de désignation de « boucs émissaires ». Cette colère ne s’est pas apaisée. Au contraire, elle ne fait que grandir. Pierre Corneilles a écrit : « l’abandon où je suis m’apprend mon désespoir ; Et ma juste colère, à ma douleur égale ne promet rien de doux ».
Monsieur le ministre, vous aviez perdu la confiance des magistrats, ils se sentent désormais abandonnés, gardons-nous qu’ils perdent espoir.

