« Cybercombattante » par Johanna Brousse : de l’autre côté de l’écran

20 septembre 2026

Conseil de lecture proposé par Alexandra Vaillant, secrétaire générale de l’USM

Le sous-sol de la librairie indépendante Ici des Grands Boulevards affiche complet. Les nombreux lecteurs venus assister à une séance de dédicace s’installent jusque dans l’escalier et dans les allées étroites des rayons jeunesse et mangas. Tous écoutent, avec intérêt et curiosité, l’interview de l’autrice, Johanna Brousse, magistrate à la tête de « J3 », la section désormais bien connue du parquet de Paris dédiée à la lutte contre la cybercriminalité, et qui vient de publier avec Clémence de Blasi l’ouvrage « Cybercombattante » aux éditions Lattès. Parmi eux, je retrouve beaucoup d’anciens collègues du parquet de Paris venus saluer et soutenir Johanna et/ou lui transmettre le souvenir amical d’autres magistrats n’ayant pu effectuer le déplacement.

Lorsque j’arrive enfin à me faufiler entre deux piles de romans pour ados, Johanna lance cette question faussement provocatrice au public : « Qui parmi vous n’a pas déjà été victime de faits liés à la cybercriminalité ? » Car la réalité de la délinquance numérique est vertigineuse. Tous les professionnels du droit et de la sécurité le savent. Le grand public également grâce aux enquêtes et actions menées depuis plusieurs par années par la section J3, à l’origine composée de trois parquetiers et vue lors de sa création comme une section de « geeks » comme le rappelle Johanna dans son livre. Et pourtant, après des centaines d’enquêtes initiées, dont certaines très largement médiatisées en France comme à l’étranger, J3 est aujourd’hui unanimement reconnue.

A travers des enquêtes « classiques » visant de très jeunes hackers français jusqu’à des dossiers aux ramifications internationales et aux complexes résonnances diplomatiques, Johanna Brousse nous livre un pan passionnant de notre histoire judiciaire. Sans jamais oublier que derrière chaque dossier cyber, les enjeux sont immenses, les préjudices financiers se chiffrent en millions et les victimes sont, elles, bien réelles.

Botnet, phishing, smishing, dark web, ransomware, blockchain, IMSI-catchers … Johanna Brousse nous raconte très concrètement le déroulement des dossiers gérés par J3 ainsi que le travail collectif des enquêteurs spécialisés et des acteurs institutionnels incontournables comme l’ANSSI (Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information). Elle évoque également sans faux-semblant la pression induite par certaines enquêtes visant des plateformes étrangères, les menaces reçues, les accusations de censure …

Le lecteur suit à travers ce récit la transformation numérique de la délinquance et la convergence des criminalités. Il découvre ou redécouvre les enjeux de la coopération internationale, capable d’accélérer significativement le traitement des dossiers quand tous les acteurs s’entendent comme de le ralentir ou de les bloquer définitivement lorsqu’elle demeure sans réponse (il aura par exemple fallu deux ans à J3 pour obtenir la saisie d’un seul téléphone portable au Brésil). Et il apprend que les solutions juridiques nationales ne sont pas toujours adaptées à la réalité mouvante d’une délinquance protéiforme qui évolue sans cesse.

Johanna Brousse regrette ainsi le travail « en silo » des sections du parquet de Paris à compétence nationale et des parquets nationaux et plaide pour la création d’une infraction de « fraude informatique qui viendrait sanctionner l’utilisation d’une faille informatique pour obtenir un enrichissement indu ».

Certaines anecdotes apportent une note humoristique bienvenue : s’inspirant de méthodes du FBI, la gendarmerie nationale vient de former un malinois à la détection du matériel informatique (par la mémorisation de l’odeur du tantale, métal utilisé en électronique et inodore pour les humains) et entend poursuivre cette action, même si lors de sa première perquisition, Snatch, notre « e-dog » national, n’aura découvert qu’un téléphone déjà bien en vue sur une table de chevet.

 « Cybercombattante » s’adresse à un public averti comme néophyte et s’analyse comme un ouvrage d’alerte et de prévention, rappelant que la loi est la même pour tous, derrière un écran comme « dans la vraie vie ».