L’Amérique latine traverse une crise profonde de l’État de droit. Dans de nombreux pays, les magistrats font face à des pressions croissantes : violences physiques, menaces du crime organisé, campagnes de discrédit, ingérences politiques et poursuites disciplinaires voire pénales abusives, exil ou assassinats. Si les formes de ces menaces varient selon les États, elles convergent vers un même danger : l’affaiblissement de l’indépendance judiciaire, pilier central de toute démocratie.
Natacha Aubeneau, trésorière nationale de l’USM, revient pour le site Actu Juridique sur ces pressions et menaces (ici).
➡️Des juges sous pression
La menace liée au crime organisé a évolué vers des formes de pressions plus institutionnelles et politiques dans un contexte, notamment, de lutte anticorruption.
L’Union internationale des magistrats (UIM), dont l’USM est l’un des membres fondateurs, a adopté le 26 avril 2026 une résolution concernant le Pérou (à lire ici), pour dénoncer la manière dont le Conseil national de la justice péruvien a conduit la procédure d’évaluation du juge Oswaldo Ordóñez Alcántara, président de l’Association nationale des magistrats du Pérou. L’organisation s’inquiète des questions posées à ce magistrat au sujet de sa participation à une audience devant la commission interaméricaine des droits de l’homme. L’UIM rappelle que les juges conservent leur liberté d’expression et leur droit de participer à des forums internationaux.
➡️Un juge assassiné en Bolivie
L’assassinat, le 1er mai 2026, du magistrat Víctor Hugo Claure, membre de la plus haute juridiction agro-environnementale, a provoqué une vive émotion dans la communauté judiciaire internationale.
L’UIM a adopté le 2 mai 2026 une résolution (à lire ici), affirmant que l’assassinat d’un magistrat « envoie un message d’intimidation à l’ensemble du pouvoir judiciaire » et dénonçant l’absence de mesures suffisantes pour protéger les juges boliviens. Elle demande notamment une enquête indépendante, la protection des magistrats et la fin des pratiques susceptibles de fragiliser leur sécurité ou leur indépendance.
➡️Contrôler les nominations des juges, une autre forme d’ingérence politique
Au Mexique, une réforme constitutionnelle prévoit désormais l’élection de certains magistrats. Dans une résolution du 27 août 2024, l’UIM alertait sur cette réforme dont le but apparaissait clair : remplacer une carrière judiciaire technique par un processus électoral donnant au pouvoir politique un droit de regard sur l’activité des magistrats.
Au Chili, la situation est similaire. L’UIM a dénoncé, dans une résolution votée en octobre 2025, une réforme du système de nomination des juges révélant une ingérence du pouvoir politique, l’utilisation de poursuites pénales contre des magistrats pour leurs décisions de justice, ainsi que les menaces et campagnes d’intimidation visant des membres du pouvoir judiciaire.
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Les résolutions récentes de l’UIM illustrent les deux grandes menaces qui pèsent aujourd’hui sur la justice en Amérique latine : d’un côté la violence physique et criminelle, de l’autre les pressions politiques et institutionnelles. Dans les deux cas, le résultat est similaire : les juges travaillent dans un climat de peur, de vulnérabilité et de méfiance permanente. Et sans magistrats libres de toute pression, il devient impossible de protéger efficacement les droits fondamentaux, de lutter contre la corruption ou d’assurer des procès équitables.
Au-delà du sort individuel des magistrats menacés, c’est l’équilibre démocratique et l’avenir même de l’État de droit qui sont aujourd’hui en jeu, sur l’ensemble des continents (lire à cet égard sur Actu Juridique l’article « Tunisie : quand défendre la Justice justifie une peine d’emprisonnement »).

