Alors que s’achève le mandat de l’actuelle directrice de l’École nationale de la magistrature, la direction dresse un bilan particulièrement élogieux des six dernières années, mettant en avant l’augmentation des promotions, la diversification des recrutements, les innovations pédagogiques et l’ouverture croissante aux partenaires de la justice.
L’’investissement des équipes de l’ENM, confrontées à une augmentation sans précédent des effectifs d’auditeurs et de stagiaires sur un temps court et à la diversification des publics formés, mérite clairement d’être salué.
Mais cette communication ne doit pas masquer les interrogations majeures qui pèsent sur l’avenir de notre École.
Car au-delà des discours sur la modernisation et l’ouverture, c’est bien la conception même de la formation des magistrats qui est en jeu.
L’ENM n’est pas une école administrative comme les autres. Elle doit former des magistrats indépendants, capables de résister aux pressions, y compris institutionnelles et politiques. Toute réforme qui tendrait à banaliser sa place ou à aligner son fonctionnement sur celui des autres écoles de service public constituerait un recul préoccupant.
De même, si l’ouverture aux partenaires de la justice est nécessaire, elle ne doit pas se traduire par une dilution de l’identité professionnelle des magistrats. La multiplication des formations communes et des partenariats ne saurait faire oublier que les magistrats n’exercent pas les mêmes missions que leurs interlocuteurs institutionnels. Leur indépendance suppose précisément de savoir conserver la distance nécessaire à leur égard.
L’ouverture ne doit pas devenir une confusion des métiers de la justice.
Enfin, le renouvellement prochain de la direction de l’ENM constitue un enjeu essentiel. Alors que le futur directeur ou la future directrice sera nommé par le pouvoir exécutif, nous devons être particulièrement vigilants quant aux garanties d’indépendance de l’École et à son autonomie pédagogique. La formation des magistrats ne peut être subordonnée aux orientations politiques ou aux priorités gestionnaires du ministère de la Justice.
À l’heure où une nouvelle réforme de l’ENM se profile, les magistrats doivent être pleinement associés aux réflexions sur l’avenir de leur École. Une telle réforme ne saurait être conduite sans transparence ni débat sur ses finalités.
L’ENM doit rester avant tout un lieu de formation des magistrats par des magistrats, une école d’application, mais aussi un lieu d’apprentissage de ce qui fait l’essence d’un magistrat, au service du droit pour protéger les libertés, au service des citoyens en toute indépendance, dans le respect de ses obligations déontologiques, et non devenir une école au service des politiques publiques de la justice.
Moderniser l’ENM, oui. Standardiser voire soumettre la magistrature, non.
L’avenir de l’ENM ne se mesure pas seulement au nombre de magistrats formés, à la diversité des publics accueillis ou à la multiplication des partenariats. Il se mesure avant tout à sa capacité à former des magistrats compétents, indépendants et conscients de leurs responsabilités constitutionnelles.
C’est cette ambition qui doit guider son avenir.

