Paris, le 15 octobre 2026
Monsieur le garde des Sceaux, ministre de la Justice,
La justice ne refuse pas la critique, la contradiction étant l’essence même de son fonctionnement. Elle refuse en revanche les attaques ad hominem qui sous couvert de reportages visent à disqualifier une décision de justice. L’USM vous avait transmis le 7 février dernier une lettre ouverte adressée pour vous alerter sur la multiplication des mises en cause publiques de magistrats et les menaces dont certains faisaient l’objet. Nous relevions alors que ce climat préoccupant s’étendait désormais à nos collègues des juridictions de l’ordre administratif. Quelques mois après, force est de constater que loin de s’apaiser, cette situation s’aggrave.
La publication récente d’articles de presse et de réseaux sociaux mettant directement en cause certains magistrats, vient une nouvelle fois illustrer la banalisation de discours qui contribuent à jeter le discrédit sur les magistrats et, à travers eux, sur l’institution judiciaire.
En conséquence, nous tenons à vous faire part, à nouveau, des préoccupations de nos collègues : l’ensemble des personnels de notre ministère est particulièrement attentif aux interventions médiatiques portant sur l’institution judiciaire. La justice monopolise beaucoup de temps médiatique. Cette parole, naturellement exigeante ou critique, se transforme souvent en commentaires décomplexés, opportunistes ou cyniques voire malveillants envers le travail des magistrats, et ce de façon trop fréquente.
La dénonciation récurrente d’une prétendue « justice politique » participe de cette dérive, en laissant croire que les magistrats agiraient selon leurs convictions personnelles plutôt qu’en application de la loi. Ces discours ne sont pas anodins. Ils nourrissent la défiance envers l’institution judiciaire et contribuent à fragiliser l’Etat de droit. Les magistrats ne font pas la loi, ils l’appliquent, en toute indépendance, dans le respect des règles de droit et des obligations déontologiques qui s’imposent à eux. Leurs éventuels manquements relèvent des instances compétentes pour les apprécier et le cas échéant, les sanctionner. C’est cela concrètement l’Etat de droit. L’opinion publique n’est pas juge d’appel ou instance déontologique.
Ces évidences ne devraient pas avoir à être rappelées sans cesse. Nous devons néanmoins encore les rappeler aujourd’hui avec force. Tenus à un devoir de réserve, les magistrats ne peuvent répondre librement et individuellement aux mises en cause publiques dont ils font l’objet. Cette retenue, inhérente à leurs fonctions, ne saurait les condamner à subir sans réponse des attaques susceptibles de porter atteinte à leur réputation, à leur sécurité et à la confiance des citoyens dans la justice.
L’USM tient à vous alerter à nouveau solennellement sur le danger de laisser prospérer les discours critiques et acerbes sur le travail des personnels judiciaires et ainsi distiller des propos contribuant à faire de ces derniers des « boucs émissaires » ou des « ennemis politiques » responsables des maux de notre société, au risque de les livrer à une forme de vindicte populaire.
Nous l’avons déjà dit et nous le répétons : au-delà de l’impact direct sur tous les personnels du ministère de la Justice, c’est notre démocratie, dont la Justice est l’un des piliers, qui en pâtira. Et, nul doute que certains, les organisations criminelles au premier chef, sauront tirer avantage d’une déstabilisation grandissante de l’institution judiciaire.
Nous vous demandons, M. le garde des Sceaux, d’intervenir publiquement pour rappeler avec toute la solennité et la force nécessaires ces fondamentaux démocratiques que, pour notre part, nous énonçons en tous lieux avec conviction.
Je vous prie de croire, monsieur le garde des Sceaux, en l’expression de ma haute considération.
Natacha Aubeneau, Présidente de l’USM

